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Sophie Calle - Prenez soin de vous.

  Écrit par Morgan le 02-05-2008 | Mise à jour le 03-05-2008 | Lu 3785 fois

S
ophie Calle est une artiste prolifique, à la fois plasticienne, écrivain, photographe et réalisatrice, elle tente depuis près de trente ans de renouer – à sa manière – l’art et la vie ; la sienne et celle des autres. Sa carrière débute à la fin des années 70, à cette époque, l’artiste se plaît à suivre des inconnues dans les rues de Paris, notant et photographiant tout leurs déplacements. Plus tard elle demandera à sa mère d’engager un détective pour la suivre à son insu, les photos prises par l’homme associées aux textes où l’artiste raconte ses journées seront ensuite exposées. En octobre 2002, pour la Nuit Blanche, elle installe son lit au quatrième étage de la tour Eiffel, invitant les parisiens à venir lui raconter une histoire.
Lorsqu’elle crée une œuvre d’art Sophie Calle n’est jamais seule et, c’est le plus souvent dans son rapport à l’altérité qu’elle trouve le ressort de ses travaux. Son travail artistique est toujours conçu comme une insertion au sein d’une réalité et d’un temps défini : sa propre vie ou celle d’autrui. L’artiste interroge la vie des autres autant qu’elle interroge la sienne grâce aux autres.
Sophie Calle associe de manière quasi systématique le texte à l’image. De manière écrite ou orale, le récit – dans sa dimension biographique – occupe le centre de ses procédés artistiques, et permet à l’artiste de multiplier les points de vues sur la réalité ; comme pour mieux la saisir ou s’en défaire.


Avec Prenez soin de vous, la Bibliothèque nationale de France plonge immédiatement le spectateur au cœur même des préoccupations de l’artiste. C’est en 1868 que l’architecte Henri Labrouste conçoit cette vaste salle circulaire, la lumière qui pénètre par le plafond depuis plusieurs petites coupoles éclairent l’espace de manière diffuse, et confère au lieu un caractère solennel et studieux. Les étalages de plusieurs étages, qui surplombent et entourent les tables de lecture, sont aujourd’hui vides le temps de la rénovation.

Lorsqu’en 2007, Sophie Calle reçoit un mail de rupture se terminant par « Prenez soin de vous », elle décide d’en faire le matériel principal de sa prochaine œuvre.

J’ai reçu un mail de rupture. Je n'ai pas su répondre. C'était comme s'il ne m'était pas destiner. Il se terminait par ces mots : Prenez soin de vous. J’ai pris cette recommandation au pied de la lettre. J’ai demandé à cent sept femmes – dont une à plumes et deux en bois –, choisies pour leur métier, leur talent, d'interpréter la lettre sous un angle professionnel. L'analyser, la commenter, la jouer, la danser, la chanter. La disséquer, l'épuiser. Comprendre pour moi. Parler à ma place. Une façon de prendre le temps de rompre. A mon rythme. Prendre soin de moi.






Elle avoue n’avoir pas su répondre, comme si la réalité lui tomber subitement entre les mains ; et, sans savoir quoi en faire, étourdie, elle prend la décision de partager cette interrogation avec le plus grand nombre, demander leur avis a 107 femmes, chacunes choisies pour leurs professions. On se souvient qu’en 1984, Sophie Calle avait demandé aux habitants de Los Angeles, et consigner leurs réponses, où étaient les anges dont la ville porte le nom. Tentative d’attraper une réalité fugace, Calle prend toujours les mots au pied de la lettre, ici pour prendre soin d’elle et atténuer son chagrin, elle inverse le public et le privé comme pour diluer sa gravité, diminuer son importance. Volonté de saisir la réalité, en questionnant toutes les facettes à travers les 107 femmes interrogées, ou, tentative de s’en défaire en la passant de main en main, comme pour l’épuiser ? Une chose est sûre la démarche est réussie, et à n’en pas douter, l’artiste parvient à questionner avec pertinence le soi en suggérant l'introspection avec comme base la relativité.
Comme dans un « temple », le spectateur déambule, selon un parcours non défini, d’allées en allées, de tables en tables, où sont dispersés ici et là, photos, vidéos, et textes agréablement misent en scènes par Daniel Buren. Sur les bibliothèques, tout autour de la salle, sont installées les photographies agrandies des 107 femmes ainsi que leurs productions. Le côté gauche propose une joyeuse correction stylistique, mettant en avant les répétitions et les erreurs grammaticales de l’auteur. Cependant l’accrochage (uniquement pour les parois latérales) pêche parfois par un léger manque d’esthétique et de mise en scène, les photographies dont certaines paraissent trop petites et les cadres un peu simples n’arrivent pas totalement à habiller les étagères vides et froides de la salle.


Le couple Sophie Calle, Daniel Buren propose avec élégance, un parcours au sein de la psychologie féminine. La merveilleuse salle de lecture Labrouste, qui refermera ses portes après l’exposition pour ne les rouvrir qu’en 2012 ou elle accueillera les collections de l’institut national d’histoire de l’art,  redevient pour plusieurs mois un lieu de réflexion et de partage, conformément à sa première raison d’être.




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