Sportès sur la pointe des pieds |
Écrit par
Véronique Blamont
le 02-05-2008
| Mise à jour le 06-10-2008
| Lu 1434 fois | ||||
|
I l y a, encore aujourd’hui,
en France, des sujets tabous . La mort de Pierre Overney, en 1972, ouvrier
maoïste envoyé en opération commando par des intellectuels pour casser
la gueule des gardiens « fascistes » de l’usine Renault dirigée par
un patron de gauche, Pierre Dreyfus, en est un. La Gauche prolétarienne
est un autre thème inflammable. Le fait que dans les années 70, une
tension extrême existait à gauche entre les Maos et la CGT est un
dossier encore un peu plus incandescent. Pour oser le raconter, de façon
précise et détaillée, dans « Ils ont tué Pierre Overney »* l’écrivain
Morgan Sportès se brûle les ailes. Le tout alors que la presse dégouline d’hommages à mai 68. Il est tout de même distrayant de lire sous la plume de Christophe Barbier dans l’Express : « Ils avaient 20 ans et, si leurs idéologies étaient fausses, leurs idéaux étaient magnifiques ». Peu importe que les post soixante huitards ont renié le dictateur Staline pour embrasser un autre dictateur : Mao ! Et que de mai 68 au 25 février 1972, chaque mois de mai, une foule d’intellectuels en chambre rêvaient de grand soir en n’hésitant pas à manipuler, au passage, des hommes du peuple, issus de milieu archi modeste en les envoyant au combat. Jusqu’au jour ou il y a eu hélas ! mort d’homme. Exit alors des dirigeants révolutionnaires. À commencer par le premier d’entre eux : Pierre Victor, élève à l’Ecole Normale Supérieure qui saborde la GP, retourne à ses chères études et devient juif pratiquant en s’appelant désormais Benny Lévy. On découvre en lisant ce livre que la deuxième base arrière de la Gauche prolétarienne quand elle sera dissoute sera le journal Libération.
Morgan Sportès indique
que « les maîtres à penser de la Gauche prolétarienne, Alain Geismar,
Serge July, André Glucksmann, Pierre Victor envisagent comme horizon
de la révolution l’année 1974 ». Idem pour Jean-Paul Sartre et La
cause du peuple. Jusqu’au moment où le sang a coulé.
Aujourd’hui qui se souvient du décès Pierre Overney ? La question
est posée. Pourtant tout a basculé ce jour-là. On a mesuré qu’au
nom de la Révolution, un fils d’ouvriers agricoles, un ancien ouvrier
de l’usine Renault Billancourt avait été abattu par un vigile. Et
qu’il n’y aurait définitivement plus de grand soir en France. Et si, aujourd’hui, ce livre dérange tant, c’est parce qu’il énumère une liste impressionnante d’anciens maos qui appartiennent à l’heure actuelle à l’intelligentsia française. Des hommes et des femmes qui occupent, par exemple, des postes clé dans le monde de l’édition et du journalisme,. Alors, on applique à cette enquête implacable- l’équivalent de l’image dans le tapis, de la tache de sang qui remonte ,quoiqu’il advienne, à la surface- la loi du silence. On a tort.
Il est utile de
savoir qu’elle fut à un moment donné le rôle des Maos. On trouve
dans le livre de Morgan Sportès, une explication avancée par Jean-Paul
Sartre dans la préface de l’ouvrage Les Maos en France de
Michèle Manceaux : ils « voulurent d’abord ressusciter la violence
révolutionnaire par des actions ponctuelles et efficaces… Ils voulaient
renverser la bourgeoisie par la force… C’est ce qu’ils m’apprirent,
ou plutôt me réapprirent… un révolutionnaire est voué à l’action
illégale. »
C’est toujours dangereux
de déboulonner les idoles. Et l’on sait bien que dans l’ Hexagone
« il vaut mieux avoir tort avec Jean-Paul Sartre que raison avec Raymond
Aron ». Voilà le seul tort de Morgan Sportès. Parce qu’il est interdit d’interdire, j’invite tous ceux que l’Histoire et la Littérature intéressent à se procurer de toute urgence cet opuscule en n’oubliant pas que Morgan Sportès est également un de nos plus flamboyants romanciers depuis des lustres. On lui doit les superbes romans Outremer*, Siam* ou La dérivedes continents*. Et la vraie question qui se pose est sûrement pourquoi n’a-t-il pas encore reçu le Goncourt et pourquoi ne le ferait-on pas siéger à l’ Académie française ? Ça décoifferait enfin un peu. Mais peut être aussi qu’en France on n’aime pas le talent. On le jalouse. Et l’on a tort.
Véronique Blamont * Grasset * Le Seuil Commenter |
||||
Lire l'article précédent:
24e Salon du livre et de la presse jeunesse
|
|---|



Écrit par










206 enregistrés

295 commentaires
586118 visites uniques










