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Ce qu'il aurait dû répondre - Hugo Lacroix

  Écrit par Romain le 06-01-2009 | Mise à jour le 06-01-2009 | Lu 1251 fois

Ce qu’il aurait dû répondre

   Dans la Mayenne, nous avons le sens de l’humour. Un plaisantin sévit dans chaque commune selon moi, et le département en totalise 259. Ah ! ces gars qui t’appellent en pleine nuit à ta ferme et te disent, d’un ton à te glacer le sang : “T’as l’bonjour du goupil !!!” Va savoir qui c’est... Peut-être un éleveur, peut-être un cultivateur.
   J’ai cette année huit vaches, des fromages et de la viande au Salon de Paris. Ça grogne dans les stands à l’heure du premier casse-croûte. Le monde rural se mécontente. On cause entre nous. Les dégustations délient les langues. Le pays joue gros. Le pays est dirigé par un farceur. On sait qu’il se tient pas devant le monde. Celui-là, je me dis qu’il faudrait lui passer le bonjour du goupil.
   Les paysans l’appellent le fragile. Nos gens le voient frêle et ombrageux, faible et injurieux. Fort en paroles, inefficace, énervé pour peu... C’est le vantard, le comédien. Pas fier mais susceptible. Il prend la mouche.
   Un pêcheur en mer l’a ferré. Le marin l’a appâté en lui lançant des invectives en guise d’amorce. Le fragile est tombé de son piédestal et lui a répondu : “Viens l’dire ici, si t’es un homme !” Il sait gueuler quand ses douze gardes assermentés l’encadrent. Nous avons alors compris que ces freluquets-là, qui ont le pouvoir de nous évincer, aimeraient mieux avoir en eux la force de nous cogner. Ils valent pas leurs flics.
   Et moi qui préférais les asperges d’Argenteuil que le père m’a tant vantées, moi qui plains les gens d’Argenteuil qui ont affaire aux voyous de notre temps, je reconnais que ces vauriens ont de l’avance sur nous, les péquenots. Le fragile nous nuit, clamant partout qu’il se fout du bien boire et du bon manger. Seulement voilà, c’est pas direct, ça reste faux-cul. Il gêne que nous... Le jour où il a menacé tous les voyous de les balayer de la vie avec la machine à eau des éboueurs, ce jour-là il a gêné tout le monde. Les curés ont dit stop, les avocats ont protesté, les braves gens lui sont tombés sur le poil. Les paysans ont pas encore dit leur dernier mot.
   J’ai toujours envie de foncer contre ce qui m’énerve. Quelquefois un céréalier ou un bouvier, un porcher ou un chanteur connu, ou un moins connu, et là le grand dirigeant. Le lien entre ceux qui m’agacent est pas tellement évident.
   Lorsqu’au milieu de son escorte il s’amène au Salon de l’Agriculture sans sa nouvelle dame, nos gens font comme s’il existait pas. Moi je l’attends à trois allées de mon stand, dans un coin où mitonne une belle soupe, poireaux et pommes de terre. L’odeur de bébé des patates fond dans celle du poireau, une odeur d’effort, plus surette, qui donne du corps. Comment je lui tends mon piège ? En prenant l’air aimable. Je suis le seul à sourire, il me repère tout de suite. Il a envie de se jeter sur moi comme la vérole sur le clergé d’antan. Un homme politique qui dit pas bonjour, son parti lui retire tous ses mandats.
   Le voilà qui s’approche pour me serrer la louche.
   - Ah non ! Touche-moi pas ! je lui fais.
   - Casse-toi, alors ! qu’il dit, mais pas vraiment à moi, avant tout pour montrer à l’escorte que les mots lui obéissent.
   - Tu me salis ! je lui fais.
   - Casse-toi, alors ! Pauv’ con, va !
   C’est dans la poche. Il a encore eu ses nerfs. La télé a tout enregistré. Les autres fois, les images montraient pas le pêcheur, les voyous. Je savais que ce serait pareil. Mon bonjour du goupil fait sans moi le tour du Salon, du pays et du monde entier.
   Le soir, on parle que de nous dans les bistrots qui s’engraissent, près du palais des expositions, autour des manifestations économiques. J’entends : “Un chef d’État doit pas dire des gros mots”. Après, j’entends les gros mots que les gens m’auraient dit s’ils avaient  répondu à sa place, et ils vont loin.
   Il y a aussi des petits étudiants légèrement plus malins.
   - Ce qu’il aurait dû répondre, c’est un truc lisse, trop mielleux... Il aurait pu, il sait le faire... Quand il prend l’air, vous savez... pathétiquement sincère. Genre la gueule qu’il avait quand il a fait sa première communion !
   - Ou son premier mariage ! ajoute une petite jeune fille. C’est dit pour piquer.
   - Il aurait dû répondre : mais pourquoi tant de hai-hai-haine ?
   Le jeune homme imite bien son côté pleurard.
   - Pas con ! Il regagnait dix points de popularité ! dit un autre jeune homme.
   - Ses sondages resteront merdiques ! dit encore un autre jeune homme.
   - Non, dit la jeune fille, moi je l’aurais joué à la Groucho Marx... Le plouc me dit : “Me touche pas, tu me salis !” Je lui réponds : “Merci de me prévenir !”




Hugo Lacroix



Commentaires (3)
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Invité1. Ecrit par Cet e-mail est protégé contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir le 07-01-2009 00:11
j'adhère
Un simple commentaire sur cet article qui illustre parfaitement l'état d'esprit de notre CHER. De plus, de part cette réponse il tend une somptueuse "perche inconsciente" à son interlocuteur qui riposte avec franchise :). avis aux amateurs!!
Avatar de Christopher2. Ecrit par Christopher le 08-01-2009 09:40
j'adhère
Je ne savais pas qu'il se passait tant de choses au Salon de l’Agriculture. Néanmoins, j'aime bien la finalité de la nouvelle, c'est sûr que cela aurait été plus fin de la part de Sarko mais bon... :( La réplique de Groucho Marx aurait été parfaite mais il reste avant tout un comique :) Merci pour cette exclus! Je ne savais pas que ce genre de réplique pouvait susciter l'écriture entière d'une nouvelle à ce propos :D
Invité3. Ecrit par Cet e-mail est protégé contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir le 09-01-2009 11:23
C'est bien dit;
C'est une bonne façon de remettre Sarko à sa place, cette mise en scène de la scène politique.Safia Laure.

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